© 2017 Bénédicte Brunet / relecture des textes russes : Aima Seitova

D. m’avait donné rendez-vous au pied du pont qui surplombait l’Ichim. Nous irions patiner sur la rivière gelée. J’empilai une, deux, trois, quatre couches de vêtements et enfilai mon pantalon de ski. La journée était parfaite. Elle était de celles qui replacent l’hiver en pôle position du palmarès des saisons. L’air froid et sec revigorait les corps trop longtemps lovés dans la torpeur des foyers. La lumière, intense, donnait des allures de fête à la moindre parcelle de matière exposée. Je sortis du bloc résidentiel et marchai le long de la route. Une série d’immeubles jaune canari se détachaient en enfilade derrière l’arc étincelant du pont suspendu. Les arbres rivalisaient. Pris dans leur enveloppe de givre, leur cime, telles de longues torches, s’embrasaient une à une. D. arriva au bout de quelques minutes les
joues rosies par le froid. Elle portait un sac à patins sur l’épaule. Les ventes de patins avaient explosé depuis que le très jeune patineur Denis Ten, champion du Kazakhstan à deux reprises, figurait parmi les espoirs du patinage mondial. Mais D. avait commencé à patiner il y a longtemps et, alors qu’elle habitait Almaty, aimait par dessus tout se rendre à Medeu. Patinoire soviétique construite sur les hauteurs de la ville, Medeu faisait partie des endroits préférés des Almatiens, qui, pour la plupart, y avaient passé toute leur enfance. Il fallait parcourir une vingtaines de kilomètres en direction de l’Alatau pour découvrir, cachée derrière un large mur bétonné flanqué d’une imposante sculpture de patineurs de vitesse, l’immense dalle de glace artificielle prise dans son écrin de sapins. A la nuit tombée, au delà des crêtes, Medeu laissait entrevoir les lumières de la ville. A Astana, malgré les deux patinoires flambant neuves, c’est l’Ichim qui remportait tous les suffrages. L’hiver venu, la rivière se transformait en un informel terrain multisport. Nous quittâmes le pont et descendîmes quelques marches afin de rejoindre la berge. Nous longeâmes le tracé d’une piste de ski de fond qui menait à une cahute de location de patins. Deux petites filles nous dépassèrent. Elles avançaient déterminées, une luge en forme de pelle en plastique souple à la main. La première, plus grande, était coiffée d’un bonnet rose assorti à son écharpe. Sa longue doudoune beige portait encore, au niveau des anches, les traces de neige amassée lors de sa dernière descente. A l’opposé, sur le flanc droit de la berge, se dessinaient de larges rampes de glisse sculptées dans la glace vive. En file indienne, seuls ou à plusieurs, enfants et adultes échauffés s’y élançaient. Nos patins aux pieds, je demandai à D. si elle irait voter demain. « Oui probablement… Enfin, je ne sais pas. Ca ne changera pas grand chose. » Plusieurs autres partis en dehors de Nur Otan, le mouvement présidentiel, étaient en lice. Ces élections étaient une réelle occasion de les soutenir. Le Kazakhstan n’avait-il pas besoin de changement ? « Du changement ? Si, bien sûr, mais sous quelles conditions ? » Elle fit quelques tours sur elle-même, puis s’approcha, me fixa du regard et dit en reprenant calmement son souffle : « Il faudrait bien sûr une meilleure distribution des richesses, et moins de corruption. Mais qui te dit que ton "démocrate" ne volera pas l’argent lui aussi ? Peut-être même plus que le clan actuel. Au moins avec Nazarbaeïv on sait à quoi s’en tenir. Il a déjà pris beaucoup et cela nous rassure de penser qu’il est peut-être rassasié. »